Fabio Pusterla – DORTOIR DES AILES
préface et traduction de Claude Cazalé Bérard
dessin de couverture : Farhad Ostovani

Note d’édition

Fabio Pusterla est un poète suisse qui écrit en italien, sa langue natale. Dans les Alpes, entre Tessin et Lombardie – en particulier sur les rives du lac de Lugano – il se fait montagnard comme, avant lui, Hermann Hesse qui avait choisi ce territoire d’exil, pour souffrir moins. Ce qu’il scrute : des vallées sillonnées « d’obscures lignes latérales », « d’invisibles saignées », mais « toujours d’en bas, à partir du fond », « là où nos nerfs vibrent et notre vie s’interroge ».

Les poèmes traduits et publiés au début des années deux mille avaient posé le timbre d’une voix singulière en même temps que les bases d’une histoire commune avec la langue française. Par le biais d’amples proses spiralées, Dortoir des ailes l’engage un peu plus et nous permet d’entendre à nouveau cette voix sans « fausse parole », humble et patiente, dont le défi est de retenir les lueurs d’un monde qui n’en finit pas de se décomposer.

Extraits

Si la littérature dans son ensemble et les études qui lui sont consacrées ont désormais un devenir de plus en plus elliptique, marginal, dans et hors les amphis universitaires et les tours de contrôle du pouvoir éditorial, la chaloupe de la poésie navigue sur des mers encore plus mystérieuses et oubliées, ou peut-être – nous pouvons l’espérer – inexplorées.

Mais je crois que le pouvoir particulier de la parole poétique dépend avant tout du fait qu’elle est aussi marginale, aussi exilée, aussi hors jeu, aussi inutile et aussi invisible. C’est précisément à cause de cela qu’elle sait voir et sait écouter ; et quand elle parle, elle le fait d’en bas, à partir d’une expérience quotidienne commune et partagée.

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L’idée des dortoirs, découvrir que ce terme si humain, et d’une humanité humble, difficile, a été choisi pour indiquer quasi scientifiquement les lieux où d’énormes populations d’oiseaux font étape pendant leur passage, cette idée frappe plus que beaucoup d’autres, comme si elle traçait un possible point de convergence, un territoire minime où les mammifères et les oiseaux pourraient se rencontrer : le moment du sommeil et du repos, peut-être du rêve et du cauchemar ; l’espace obscur entre deux éclats de lumière, entre deux incendies : l’heure où les uns cessent leurs vols et leurs chants, replient leurs ailes, pendant que les autres en ouvrent d’autres, plus invisibles et secrètes, et descendent vers les profondeurs les plus reculées de l’esprit, se préparent à un voyage intérieur dont au matin ils ne conserveront que peu de traces, mais qui les conduira très loin, vers un ciel inférieur, à l’intérieur de cavernes de symboles étranges et confus. Hésiode raconte que les rêves, fils d’Hypnos et très proches du Chaos primitif, ont d’immenses ailes de chauve-souris ; des ailes fortes pour passer par les portes d’ivoire et de corne, et rejoindre les hommes qui ont fermé les yeux sur le monde.

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C’est au fond, là où nos nerfs vibrent et notre vie s’interroge, que la parole poétique apparemment exilée de la surface des choses retrouve sa voix et son urgence. Une voix et une urgence précaires, fragiles, sans défense, que l’on ne peut définir ou quantifier avec des instruments de mesure normaux, mais dont la part de nous-mêmes la meilleure et la plus consciente ne peut oublier la vérité lancinante ; nous pouvons parfois la laisser dans l’ombre, la faire taire, comme nous pouvons, nous aussi, nous enfoncer dans l’ombre et le silence. Mais ce langage profond, cette tentative toujours vouée à l’échec et toujours recommencée de s’approcher d’un fragment de vérité et de beauté à travers la parole et ses résonances, tout cela existe et résiste : on pourrait même dire que cela existe et résiste en dépit de notre distraction.