La métaphore n’y est pas forcée, mais elle ouvre à l’idée (comme le précise Jean-Claude Duclos dans sa préface) que l’intelligibilité formée entre deux espaces que tout oppose, suppose l’apprentissage de ce qui est « propre » comme de ce qui est « étranger ». Les hommes de la montagne savent que l’on n’arrive jamais à elle comme en pays conquis, de même que l’épreuve de l’étranger est la condition de l’existence de la traduction. Mireille Gansel en propose le parcours en de brefs textes ramassés et sensibles. Ces micro-narrations déplient le mouvement sensitif, vibratile, que le frottement de deux mots ouvre en nous ; telle une rêverie, ils y deviennent la version d’un poème à venir, « un morceau d’écorce de platane », ou bien, comme l’auteur le rappelle évoquant le poète vietnamien Che Lan Vien « thu- lettre/tho – poésie// et cela m’a plu – comme si traduire un poème c’était toujours un peu traduire une lettre lointaine et infiniment proche ». La simplicité avec laquelle Gansel expose son expérience (riche de plus de trente traductions, dont diverses anthologies de poésie vietnamienne ainsi que d’oeuvres poétiques complètes, dont celle de Nelly Sach, ou de Reiner Kunze…) évite le langage du spécialiste. Elle avance en exemples, toujours sobres, la distance où ils se posent ne refusant pas de nous faire sentir l’émotion qui se gagne dans cet acte tourné vers l’autre : le récit d’un voyage à Dresde et l’interdiction de parler à une mendiante (« cette parole empêchée m’a poursuivie longtemps, comme une trahison »), Buchenwald (« je garde le souvenir d’une immense dalle de mort (…) chape de silence », ailleurs le père de l’auteur (hongrois) conduit sa fille à découvrir que l’épure du français pouvait « être embrasée devant cet arc-en-ciel de sensations » : « aranyoskam – ma petite en or – edesem ma petite en sucre », et à toucher presque la matière de la langue. Gansel croise à multiples reprises ce que Walter Benjamin écrivait de la traduction, à savoir qu’elle dut « racheter dans sa propre langue ce pur langage exilé dans la langue étrangère ».

Cette tâche, Yves Bonnefoy y revient quant à lui pour la troisième fois, en réunissant dans L’Autre Langue à portée de voix les dix dernières années de sa réflexion. De Shakespeare à Dante en passant par l’analyse de deux sonnets de Pétrarque, ou la difficulté de rendre le  « Ridenti e fuggitivi » de Leopardi et ce « perpetuo canto » à fleur de l’émotion du traducteur traversant la ville de Recanati ; ou bien encore le très beau « La neige en français et en anglais » qui, comme l’Un plotinien, doit se « désenchevêtrer du ciel » pour se répandre sur terre et nous rendre le « flocon dans le mot » : cela que l’« on perçoit dans les noms et les verbes (…) leurs sonorités et leurs couleurs, leurs ébouriffements (…) avec aussi ces syncopes qu’y paraissent être les “e muets” ». C’est aussi ce qu’Antoine Berman disait lorsqu’il définissait la traduction comme une confrontation « soit à un “problème” (à résoudre), soit à une matérialité hostile (à dissoudre), soit à une dissonance (à résoudre musicalement) ».