Le numéro de la revue Opérateur était daté de novembre 1989. Jan Skácel n’a pas pu le voir puisqu’il est mort le 7, deux jours avant la chute du mur de Berlin. Il était né en 1922. Dans sa toute dernière lettre à Reiner Kunze, il écrivait : » On dirait que la glace à bougé, qu’en pensez-vous ? « Et Reiner Kunze de rapporter, un peu plus loin, le propos d’un ami de Skácel, Antonin Pridal : « il avait conservé en même temps que sa position à gauche, de grandes réticences à l’égard des pays de l’Ouest ». Skácel n’avait pas signé la Chartes 77, sans doute s’était-il senti trop en porte-à-faux avec des signataires bien plus attirés que lui par les sirènes de l’Ouest. En 1980, il écrivait à Reiner Kunze : « Je ne suis ni un esprit pusillanime ni un prudent intimidé. Mais rien ne m’est plus étranger que d’aller ou de me laisser entraîner dans des sphères qui me sont étrangères ou étrangères à la poésie. »

            Le livre de Reiner Kunze retrace l’histoire d’une amitié et dessine un portait de Jan Skácel en même temps qu’il est une promenade dans l’œuvre : poèmes, morceaux de prose, extraits de lettres tel que celui-ci alors que Skácel est en cure : « Ici tout est interdit, même de fumer dans les toilettes… On soigne beaucoup avec de l’eau mais vous n’avez pas à vous en inquiéter. Elle sera utiliser en usage externe… […] Bien que tout ce qui est   »nocif » soit interdit, la télévision ne l’est pas… ». Sur une photographie reproduite dans Opérateurs, on voyait Jan Skácel et Bahumil Hrabal en grande discussion, attablés devant un paquet de cigarettes, une bouteille et un verre de vin. Mais le meilleur du portrait, c’est peut-être lorsque Kunze rapporte les propos du photographe Bohumil Marcak. Sous l’étouffoir depuis une dizaine d’années, en 1978, Skácel venait d’être reçu à l’académie des beaux-arts de Bavière : « Les médailles et Jan Skácel, à mes yeux, ça ne va pas ensemble […] J’ai juste réussi à déclencher deux fois et déjà et il était passé, le moment rare où j’avais pu clairement ressentir la joie intime de celui qui se tenait devant moi avec la médaille de l’académie des beaux-arts de Bavière. Immédiatement après il était de nouveau le vieux Jan Skácel et avait tout posé par terre… » Je regrette beaucoup de ne pouvoir citer en entier ce témoignage d’un peu plus d’une page, car il est un très grand moment d’humanité vraie.

            Mais je ne rendrais pas très bien compte de ce livre de Reiner Kunze si je n’en soulignais pas la finesse, l’intelligence, la tendresse mêlée d’admiration, ou encore la justesse si chère à Philippe Jaccottet qui a lui-même traduit des poèmes de Skácel à partir de la version allemande de Kunze. Le poète allemand dont la poésie est traduite chez nous par Mireille Gansel peut d’ailleurs dire ceci de la littérature tchèque : « La lumière qui se diffuse à la surface de la poésie et de la prose tchèques provient assurément d’une mélancolie longuement supportée, d’un sourire fataliste raffiné, d’une colère qui attend son heure, d’un humour qui se libère lui-même. »

            Avec Vladimir Holan, Jan Skácel est sans doute l’un des plus grands poètes tchèques du vingtième siècle. Il raconte ainsi une soirée de nouvel an : «  Un ami cacha la bouteille dans la neige dans la cour pour rafraîchir le champagne, mais il se mit à neiger, la bouteille fût recouverte de neige et donc à ce moment critique nous n’avons pas pu trinquer, il nous fallut déblayer la neige de toute la cour pour la retrouver. Nous n’avons dons pas célébrer le nouvel an à minuit mais à une heure et demie. Ce que cette nouvelle année nous apportera, seuls les dieux le savent, mais je pense seulement qu’ils n’en sont pas si sûrs. Il y a d’ailleurs un vers merveilleusement triste de Holan : « Je ne sais qui lave la lessive des dieux, mais nous en buvons la saleté ! » L’année de sa mort, Jan Skácel qui avait perdu son stylo plume préféré demandait à Reiner Kunze de lui en envoyer un autre : « Pourrais tu m’en envoyer un nouveau ? Si possible avec une plume qui écrit en faisant une ombre, c’est à dire avec une pointe taillée en biseau, pas une pointe douce, de sorte que l’écriture quand on appuie jette une ombre légère. »