L’ « aventure » commence par l’expérience qu’elle fait un soir, petite fille, lorsque son père traduit à la famille réunie et religieusement attentive une lettre envoyée de Budapest par les parents restés au pays et qu’elle lui demande des précisions sur le sens de certains mots qui parlent d’elle. C’est une révélation : « À travers ces quatre mots, c’est un autre monde qui s’ouvre. Une langue à naître dans ma propre langue. Et cette conviction qu’aucun mot parlant de l’humain n’est intraduisible. »

La seconde étape, décisive, est la rencontre avec l’allemand, que son père – qui pourtant le déteste, et l’on comprend pourquoi – lui conseille d’apprendre pour « communiquer avec la famille », car c’est la langue que partageaient ces juifs d’Europe centrale qui constituaient leur communauté d’origine et que parlent encore les survivants. Et cet allemand que découvre Mireille Gansel est bien plus que l’allemand enseigné à l’école, c’est pour elle à la fois l’allemand limité des bourreaux nazis et l’allemand de leurs victimes, l’allemand de l’empire austro-hongrois, « d’un monde qui n’existe plus… langue sans territoire et sans frontières ». Dont elle dit à la page qui suit : « Cette langue de l’âme, transgression de tant d’enfermements, de tant de frontières, n’est-elle pas par essence langue de poésie ? » Suivent de très belles évocations des rencontres avec les membres de sa famille que le Troisième Reich n’a pas réussi à exterminer.

Mireille Gansel a le talent de saisir et nous rendre proches en quelques mots les personnes dont elle parle. Par exemple le grand germaniste Robert Minder, «  vieux monsieur au regard de glacier perdu dans l’azur », René Char, « une évidence de clarté, d’humanité », Laurent Schwartz « un être d’hospitalité et d’empathie ». Robert Minder qu’elle va écouter au Collège de France, c’est la découverte de Brecht : « une rencontre qui m’a sauvée. Car c’est cela la poésie : une voix humaine qui peut te sauver. » S’ensuit toute une vie consacrée à la poésie et à la traduction : « La traduction, gamme où exercer l’écoute et comme ajustement à l’infime des nuances. La traduction comme argile où façonner ma propre langue intérieure. » Elle se consacre essentiellement – mais pas seulement – à Reiner Kunze, Nelly Sachs pour la langue allemande, et à la poésie vietnamienne.

Mireille Gansel nous parle longuement de la poésie vietnamienne, de ce qu’elle représentait et des problèmes de traduction. « Tout commença, dit-elle, dans un petit salon du quartier latin qui servait de lieu de rencontre pour les missions d’enquête du Tribunal Russel contre les crimes de guerre. » De l’échange avec ses amis vietnamiens naît le projet d’« opposer à la déclaration de Mac Namara ‘‘on réduira ce pays à l’âge de pierre’’ le témoignage d’une culture plurimillénaire… À la menace de Mac Namara répondre par la poésie. » Elle part donc à Hanoï, encore sous les bombes, collaborer à l’élaboration d’une anthologie de la poésie vietnamienne. La description de ce travail, de la méthode utilisée pour rendre le texte original avec la plus grande rigueur possible est une passionnante leçon de traduction.

Comme l’est d’ailleurs tout le livre dont le titre Traduire comme transhumer suggère toutes les exigences que cet exercice recèle. Dans sa préface, Jean-Claude Duclos en fait une analyse minutieuse et pertinente. Il souligne combien la transhumance nécessite « l’expérience et la connaissance maîtrisée de deux territoires en tous points différents ». Ce que Mireille Gansel exprime de manière complémentaire avec l’image du pont tendu « entre deux rives étrangères » en n’oubliant pas « combien il importe que chacune des piles du pont soit solidement ancrée sur sa berge».

Et Mireille Gansel conclut par cette prise de conscience que peut apporter à chacun la confrontation avec une autre langue : « je réalisai que l’étranger ce n’est pas l’autre, c’est moi, moi qui ai tout à apprendre, à comprendre de lui ». Une belle leçon d’humanisme qui fait de ce petit livre un beau, un grand livre.