Pourquoi les Grecs ne traduisaient-ils pas ? Parce que pour eux, selon l’idée platonicienne, le sens précède le texte, il lui est antérieur et extérieur ? Dès lors, traduire est inutile, puisque les mots d’une autre langue renvoient à une réalité que les Grecs expriment déjà parfaitement. Le paradigme platonicien survit à une première révolution : la chrétienté, laquelle s’appuie sur un texte fondateur. Cependant, la pensée chrétienne modifie son rapport à la traduction et met cet outil au service du prosélytisme, allant jusqu’à lui conférer des atouts surnaturels (Pentecôte, Bible des Septante). Le texte a toujours un sens antérieur – c’est la vérité relevée – mais il faut le transmettre au plus grand nombre. À terme, cette conception va entraîner la partition entre ciblistes – pour faire progresser la doctrine, il faut présenter une version des Ecritures adaptée au public – et sourciers – il faut convertir les gens honnêtement, sans dénaturer le texte source, car il s’agit de la Parole divine. Au sortir du Moyen Âge, dans sa délimitation temporelle la plus étendue, c’est-à-dire de Pétrarque à Galilée, va apporter un nouveau changement de point de vue sur ce qu’est une langue, et donc une traduction. Pour faire bref, au cours de cette période, les langues s’émancipent, l’Italien (Dante), le Français (Du Bellay), l’Anglais (Shakespeare), l’Allemand (Luther) ne font plus allégeance au latin. Puis avec l’avènement de la physique de Galilée, le paradigme des Ecritures est remplacé par celui de la nature, dont la science moderne va entreprendre de découvrir les lois. Néanmoins, ce n’est qu’un peu plus tard, lorsque le modèle d’un cosmos garant de la vérité s’effondre, que surgit le paradigme de la perception de la vérité. Ce qui prévaut désormais, c’est le point de vue du sujet qui interroge cette nature : chacun commence à penser que la langue des autres permet d’exprimer des réalités dont la sienne ne peut rendre compte : dès lors, la traduction devient un concept intéressant, puisqu’elle semble impossible. On rejoint les considérations herméneutiques de Schleiermacher et le grand courant de pensée qui a conduit les intellectuels allemands du XIXe siècle à traduire tout ce qui leur tombait sous la main. Pour ces penseurs, traduire, ce n’est plus seulement connaître l’étranger, c’est aussi se découvrir soi-même. C’est à l’évidence la position de Mireille Gansel, dont le texte, loin de toute considération théorique, tend plutôt à répondre à une autre question théorique : « comment traduire ? » Ainsi la boucle est bouclée, et l’on revient à ce qui compte vraiment, la praxis.

À la lecture de Traduire comme transhumer, on éprouve un mélange d’émotion et d’admiration. Mireille Gansel trouve le mots justes et simples pour évoquer ses rencontres et le travail qu’elle a effectué avec les auteurs et les poètes qu’elle a eu le privilège de traduire, mais dont on ne peut s’empêcher de penser qu’eux aussi ont eu le privilège d’être traduit par elle . Par exemple, en 1968, on la suit à Greiz, en RDA, quand elle va chez Reiner Kunze, « pour le rencontrer dans sa vie, sa rue, son modeste logement d’un immeuble terne mais surveillé de toute part la Stasi ». Mireille Gansel est venue l’écouter lire un poème qu’elle traduit, Sensible Wege, afin de comprendre jusque dans sa chair ce simple mot, « sensible ». À la suite de cette expérience, elle choisit de rendre le titre par Chemin fragile. Trente ans plus tard, au cours d’une autre conversation, Reiner Kunze lui déclare que l’insensibilité n’est que le premier pas vers la barbarie. Cette remarque, qui revêt le mot « sensible » d’une autre dimension, éclaire d’un nouveau jour le choix de traduction qu’elle avait fait trois décennies plus tôt. Elle revient dessus, consciente que l’écrasement du Printemps de Prague lui « impose » de corriger son titre en Chemins sensible.

Traduire comme transhumer, donc. Jean Claude Duclos le rappelle dans sa préface, transhumer, c’est changer l’humus, passer d’un territoire à un autre. C’est, en somme, le contraire de s’enraciner. Pourtant, le texte de Mireille Gansel renvoit en permanence à ses racines, des racines familiales, d’abord, celles de la langue hongroise de son père qui, par le biais de lettres en provenance du «  pays », lui ont donné l’occasion de constater les difficultés inhérentes à l’exercice, lorsqu’il les lui traduisait. Celle qu’elle a forgées par la suite dans cet « allemand métissé de hongrois, de yiddish, de slovaque », sorte de lingua franca propre au vaste espace culturel issu des décombres de l’empire austro-hongrois et qui a survécu aux délires hégémoniques du Reich et à bien des pogroms. Une langue « supernationale », sans frontière, transfrontière. Une langue qui rassemble et que les barbares nazis n’ont pu rayer de la carte. Mireille Gansel cite Imre Kertész, qui « avec les yeux et les mots de ses 14 ans, enfants juif déporté à Buchenwald (écrit qu’il y avait là) un arbre planté de ses propres mains par le poète Goethe, un arbre, depuis, profondément enraciné et au vaste branchage (…) qui se trouve, à ce que l’on dit, sur le territoire même du camps ».

Ce livre est l’histoire d’une vie façonnée par les rencontres, par le désir d’aller vers l’autre et de le comprendre, en toute humilité. Fin, subtil, touchant, triste parfois, il parle de poésie, de dialogue de conscience, d’engagement et de toutes ces valeurs essentiels, non seulement à la littérature, mais à l’existence même. Il faut lire ce texte, qui constitue un très beau témoignage de ce qu’est la traduction.