Mireille GANSEL – Traduire comme transhumer

 » Cette conviction qu’aucun mot parlant de l’humain n’est intraduisible. « 

Un récit autobiographique de la traductrice Mireille Gansel – qui est aussi une réflexion sur l’acte de traduire – dans la perspective roborative de la transhumance.

Extrait : « À peine avais-je évoqué ce poète vietnamien avec son inséparable petit sac plein de livres et son rêve un peu fou de le traduire, que René Char me versa alors un deuxième verre de lumière­ et déjà se levait et revint les mains pleines de poèmes. De sa fine et longue écriture de noirs cyprès penchés sous le mistral, il traça sur les pages de garde des paroles comme une main tendue, et me dit d’embrasser pour lui son frère en poésie.

Je repartis avec ces trésors dans ma sacoche ou plutôt ma « biasse » de berger car cette petite route de Provence me parle de la transhumance : ce grand et long passage des troupeaux­ vers des terres lointaines. Pour trouver aux saisons venues­ les plus belles herbes, celles des plaines basses en hiver et des hautes vallées en été – drailles antiques des rencontres et des échanges dans tous les parlers de cette « langue-toit » qu’est le provençal. Ainsi de ces chemins transhumants­ de la traduction, cette lente et patiente traversée de pays toutes frontières abolies­. »

Extrait de la préface de Jean-Claude Duclos : « La disparition de la langue universelle, celle que Walter Benjamin qualifiait de « langue parfaite » ou de « langue pure », en référence au mythe de Babel, condamne les hommes à refaire éternellement le chemin qui les sépare. Car depuis ce temps biblique où l’humanité­, nous dit-on, était une : « oui, un seul peuple, une seule lèvre pour tous », les langues se sont multipliées­, divisant­ les groupes, les empêchant de communiquer­, entraînant la discorde­, les conflits et les guerres. Aussi la tâche des traducteurs qui rétablissent les conditions­ de l’échange, autant que celle des poètes dont le pouvoir est d’aller­ au plus près de la langue universelle, sont-elles devenues essentielles. À la recherche d’un monde plus humain, dans ce parcours­ qui va de l’auteur­ au lecteur et régénère autant qu’une transhu­mance, s’inscrit la quête de Mireille Gansel. »

Les photographies ont été prises par Patrick Fabre en juin 2007 dans les gorges du Bachelard, sur la route du Col de la Cayolle (Alpes-de-Haute-Provence). Le troupeau est celui de la famille Roux (St Martin de Crau) et le berger s’appelle René Alcazar.