Jean Lavoué, entre joie et silence

Né en 1955 à La Fresnais près de Saint-Malo, il est élève au petit séminaire de Châteaugiron, avant de poursuivre au lycée Saint-Vincent à Rennes ; dans sa vie active, il travaille dans l’action sociale, en particulier à la Sauvegarde56, association sociale et solidaire du Morbihan, dont une des missions est la protection de l’enfance ; arrivé à l’âge de la retraite, il fonde une maison d’édition intitulée « L’enfance des arbres » qui publie des recueils de poèmes et des essais concernant la spiritualité. Lui-même était poète, écrivain, essayiste.

On ne mesure pas encore à quel point son œuvre poétique est considérable.

Les poètes ont souvent un lexique, une petite galerie de mots sur lesquels viennent s’incarner leur pensée, leur perception du monde. Des mots-clés, des mots sources, des mots talisman, en quelque sorte. « Un poète doit sentir tous ses mots », conseille le poète et romancier Max Jacob. Chez Jean Lavoué, il y en a ainsi quelques-uns qui sont comme les graines de son expérience poétique, de son expérience sensible du monde. Parmi ceux-ci, il y a l’enfance, l’arbre, la joie, le silence, la clairière, la nuit, le souffle, la présence, la grâce.

J’en retiens deux en particulier.

D’abord la joie : intime et discrète, il l’énonce dans son rapport à la nature, dans un accord avec elle. Ce n’était pas un poète qui reste assis à sa table. Pour activer le processus créateur, il avait besoin de la marche (en particulier, il aimait marcher le long du Blavet, qui est un fleuve qui traverse les Côtes-d’Armor et le Morbihan et qui se jette dans l’océan) et de s’immerger dans la nature.

  • « Les premiers mots d’un poème naissent toujours d’une marche. »

Son observation des arbres qui sont comme des compagnons sur son chemin joue un grand rôle. Métaphorique et symbolique. Il écrit des poèmes qui essaient de traduire à la fois l’enracinement et l’élévation vers le ciel.

  • « Plus on est enraciné, plus on est universel », énonce Guillevic.

La joie est affirmée et répétée : les poèmes où il énonce la joie sont comme des psaumes pour conjurer le malheur. Conquise sur la détresse, elle devient « le rempart de la joie », le rempart aux coups du destin.

  • « Dans les bois du malheur surgiront les bourgeons d’une joie printanière. »

Est-ce qu’il s’agit d’une joie d’ordre mystique ? Ce qui est sûr, c’est qu’il a cherché un accord avec autrui, avec la Nature et le divin. « La joie est traversière », et lui permet d’amorcer un dialogue, de tracer un chemin à la rencontre du lecteur . Il ne faut pas manquer d’aller voir du côté du prêtre et écrivain Jean Sulivan qui a été, en quelque sorte, son mentor.

  • « Vis aujourd’hui, sauve ta joie ici et maintenant » a pu lire Jean Lavoué dans « Joie errante » de Sulivan. 

 

Ensuite le silence. Pour Jean Lavoué c’est un mot dont le sens a toujours une connotation positive. Dans un poème il pose la question : « Que serions-nous sans nos silences » ? Dans un autre, il affirme : « Chaque grain de silence / est atome de joie ». Ce silence, on pourrait le traduire par « état d’écoute de la parole intérieure », ou « méditation qui permet de dissoudre le bavardage en soi ». Car le grand obstacle, c’est l’égocentrisme. Il faut le dissoudre si l’on veut rejoindre l’autre dans ses racines profondes, si l’on veut atteindre la part commune. Autrement dit : le silence nous achemine vers la profondeur de l’être. Ce silence est fécond, germinatif, lumineux comme le soleil qui tombe goutte à goutte de la frondaison des arbres. Il est habité de la « Présence » qui unit tout ce qu’elle éclaire. Chez Jean Lavoué, les mots silence et lumière sont souvent associés, jusqu’à devenir « lumières du silence » ! Comme on l’a dit pour la joie, il n’est jamais loin de l’expérience mystique ou de la sagesse monastique. Écoutons-le :

Au commencement / était le chant infini du Silence

Au commencement / était le Verbe

Au commencement était la Joie

Yvan Guillemot